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L’école doit-elle encore éduquer ? Le glissement des rôles en question

L’école doit-elle encore éduquer

« L’école n’est pas une garderie. » Cette phrase, souvent brandie comme un cri d’alerte par les enseignants, révèle un malaise plus profond qu’il n’y paraît. Car au fil des décennies, la mission de l’école a glissé. D’institution de transmission du savoir, elle est devenue un lieu d’encadrement, de socialisation, parfois même de compensation sociale. Faut-il s’en inquiéter, s’en réjouir, ou repenser entièrement le contrat éducatif entre familles, enseignants et société ?

Aux origines : une école républicaine, instructive, laïque

L’école publique française telle que pensée à la fin du XIXe siècle par Jules Ferry avait un but clair : instruire. Lire, écrire, compter, mais aussi transmettre les valeurs de la République, de la laïcité à la citoyenneté. Si elle avait déjà une dimension morale, son objectif premier n’était pas d’éduquer les enfants au sens familial du terme, mais de leur transmettre un socle de connaissances communes.

La famille, elle, conservait le rôle de première éducatrice. C’est elle qui portait les valeurs affectives, les règles de vie, la formation du caractère. L’école et la famille fonctionnaient alors sur un schéma de complémentarité assumée.

Le tournant sociétal des années 1980

À partir des années 1980, les attentes à l’égard de l’école changent. Avec l’éclatement des modèles familiaux traditionnels, l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, la montée des inégalités sociales et la crise des repères collectifs, l’école devient progressivement un point d’appui, voire un filet de sécurité pour de nombreux enfants.

Elle ne se contente plus de transmettre un savoir abstrait. On lui demande de repérer les enfants en détresse, de les sensibiliser à l’écologie, à l’alimentation, à l’égalité filles-garçons, de prévenir les comportements à risque, d’éduquer aux médias, à la sexualité, à la citoyenneté numérique. L’école est désormais pensée comme un espace d’éducation globale.

Ce glissement des missions pose une question de fond : à force de tout attendre de l’école, ne risque-t-on pas de diluer son rôle premier et de créer un déséquilibre des responsabilités entre parents et institutions ?

Une mission impossible pour les enseignants ?

Du côté des enseignants, ce changement de paradigme n’a pas toujours été accompagné par une revalorisation réelle de leur rôle ni par des moyens adaptés. On les forme à transmettre des savoirs, mais on leur demande aussi d’assurer des missions éducatives complexes, parfois très éloignées de leur cœur de métier.

Résultat : épuisement, perte de sens, tensions croissantes avec les familles. Lorsqu’un enseignant tente d’aborder des sujets sensibles en classe, il peut se heurter à des incompréhensions, voire des accusations d’ingérence dans la sphère privée. À l’inverse, lorsqu’il s’en tient strictement aux programmes, il est parfois accusé de manquer d’humanité ou de ne pas “tenir sa classe”.

Le sociologue François Dubet parlait déjà, au début des années 2000, de la « désinstitutionalisation » de l’école : un affaiblissement de sa légitimité symbolique dans une société où les normes sont devenues flottantes, les figures d’autorité contestées, et les rôles redistribués.

Réinventer une alliance éducative ?

Face à ce constat, il ne s’agit pas de désigner des coupables, mais de réfléchir à un nouvel équilibre. L’école ne peut pas tout, mais elle ne peut pas non plus se retrancher derrière une conception strictement disciplinaire de sa mission. De même, les familles ne peuvent pas déléguer entièrement l’éducation de leurs enfants à l’institution scolaire, sous prétexte d’emploi du temps chargé ou de manque d’outils.

Il est urgent de repenser ce que pourrait être une véritable “alliance éducative”. Non pas une fusion des rôles, mais une coopération. Cela suppose de valoriser davantage le métier d’enseignant, de créer des espaces de dialogue parents-école plus horizontaux, de redéfinir ensemble ce qui relève de l’instruction, et ce qui appartient à l’éducation morale ou affective.

En somme, si l’école doit encore éduquer, elle ne peut le faire seule. Et elle ne le pourra vraiment que si la société reconnaît, valorise et partage cette responsabilité collective.

Famille, Mode - Lifestyle, Santé, Maison, Actualité. Camille observe le quotidien avec un œil curieux. Elle explore les dynamiques familiales, les styles de vie modernes et les enjeux de société avec sensibilité, précision et toujours une touche personnelle.