Parentalité “positive” : émancipation ou nouvelle injonction silencieuse ?

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Il fut un temps où l’éducation se transmettait sans débat, entre traditions, intuitions et bon sens populaire. Puis sont venus les manuels, les experts, les podcasts. Depuis une dizaine d’années, un mot revient avec insistance dans les cercles parentaux, les écoles, les réseaux sociaux : la « parentalité positive ». Inspirée des sciences cognitives, de la psychologie humaniste et des méthodes nordiques, elle prône l’écoute active, l’empathie, la bienveillance. Mais si ses principes séduisent, ils interrogent aussi. Est-elle une libération du modèle autoritaire, ou une norme douce et exigeante qui culpabilise les parents en silence ?
Une réponse aux violences éducatives ordinaires
Le succès de la parentalité positive s’explique d’abord par un contexte : celui d’une remise en question massive des pratiques éducatives traditionnelles. Les campagnes de prévention contre les violences verbales, physiques ou psychologiques ont mis en lumière les effets délétères de ce que l’on appelait autrefois la “bonne fessée” ou “le ton ferme”.
S’appuyant sur les découvertes en neurosciences affectives (notamment celles de Catherine Gueguen), les défenseurs de l’approche positive valorisent le développement de l’enfant dans un climat sécurisant. L’idée n’est pas de céder à tous les caprices, mais de comprendre ce qui, chez l’enfant, relève d’une immaturité neurologique plutôt que d’une intentionnalité.
Cette perspective permet de désamorcer nombre de conflits familiaux, en incitant les parents à se mettre à hauteur d’enfant, à formuler leurs attentes clairement, sans crier, sans punir à tout-va.
Une exigence de perfection déguisée ?
Mais cette révolution éducative n’est pas sans ambivalence. Car si elle prétend libérer les parents d’un héritage autoritaire, elle installe parfois une pression inédite : celle de tout faire bien, tout le temps. Il ne suffit plus de nourrir, d’aimer, d’accompagner. Il faut aussi se former, se remettre en question, décoder les signaux faibles, rester patient malgré la fatigue, moduler son ton, éviter les menaces ou les récompenses.
Le philosophe Michel Foucault parlait déjà de la manière dont le pouvoir moderne s’exerce non plus par la contrainte, mais par l’adhésion volontaire à des normes intériorisées. La parentalité positive, en ce sens, peut devenir une nouvelle forme de “gouvernement de soi” : douce en apparence, mais tyrannique dans ses effets.
Les réseaux sociaux n’aident pas. Entre les comptes Instagram de “super-mamans” et les vidéos TikTok qui tournent chaque conseil en micro-leçon, l’injonction à être un parent parfait se fait sourde mais constante. Et le moindre écart devient source de culpabilité.
Une méthode qui ignore les réalités sociales ?
Un autre angle critique concerne la dimension sociale. Être un parent “positif” demande du temps, des ressources, un accès à l’information. Or, tous les foyers n’ont pas cette liberté. Une mère isolée avec deux enfants en bas âge et un emploi précaire n’aura pas la disponibilité mentale pour appliquer des stratégies éducatives complexes, aussi bienveillantes soient-elles.
De plus, l’idée implicite que tout problème éducatif relève d’un manque d’effort ou de connaissance du parent occulte les déterminants structurels : conditions de logement, qualité des services publics, accès aux soins psychologiques pour enfants, soutien à la parentalité… On individualise des difficultés qui sont parfois systémiques.
Repenser l’idéal parental
Faut-il pour autant jeter la parentalité positive aux orties ? Certainement pas. Elle a le mérite de replacer l’enfant comme un être à part entière, digne de respect. Elle ouvre des pistes concrètes pour une éducation plus juste, plus humaine. Mais elle doit s’accompagner d’un regard critique sur ses effets pervers : la charge mentale accrue des parents, les inégalités d’accès, la transformation de l’idéal parental en norme étouffante.
Peut-être est-il temps de redéfinir la “bonne parentalité” non pas comme un ensemble de techniques à maîtriser, mais comme une posture de relation, souple, imparfaite, humaine. Une posture qui accueille l’échec, qui permet à l’adulte de ne pas être toujours à la hauteur, et à l’enfant d’en tirer aussi des leçons de réalité.

